Souvenirs

Il fut un temps pas si lointain (ce que j’aime à penser, ne me contrariez pas s’il vous plaît), j’étais un petit garçon. Un petit garçon aux yeux écarquillés, minuscule et hésitant, en train d’escalader tant bien que mal une armoire à jeux afin d’en extraire une saine occupation pour un après-midi hivernal en famille. Les nombreuses boîtes en carton, jaunies et poussiéreuses, étaient autant de vestiges d’une époque révolue, où ma tante, mon père et mon oncle s’écharpaient des heures durant afin de déterminer qui serait le magnat de l’immobilier le plus riche, le meilleur stratège militaire ou le premier à parcourir 1000 kilomètres, le tout sans mettre un orteil en dehors du salon.

La nostalgie est une garce

Monopoly, Cluedo, La bonne Paye, Le Mille Borne, Risk, tous ont un dénominateur commun : un gamedesign d’un autre temps. Ces jeux de société à fort tirage sont issus d’une période lointaine où l’on considérait le hasard comme unique composante récréative, justifiant l’emploi de mécaniques pauvres où la notion de rythme, challenge et durée étaient parfaitement accessoires.
Nos parents, dans leur refus timide de s’embarquer des heures durant dans un jeu de société rébarbatif, l’avaient déjà compris à leurs dépens : malgré un statut culte, ces jeux n’amusaient paradoxalement plus leurs joueurs depuis longtemps. Il n’y avait donc guère qu’un regard infantile capable de trouver de l’intérêt dans l’installation de ce vieux plateau de Monopoly écorné.
Puis vingt années ont passé, et beaucoup de choses ont changé.

Le jeu de société est mort, vive le jeu de société !

Le petit garçon a mûrit, le jeu de société aussi. Des titres fondateurs tels que Carcassonne ou Les Colons de Catane ont posé les fondamentaux d’une nouvelle génération de jeux de société, et communiqué au genre l’engouement et l’énergie nécessaire à toute révolution digne de ce nom. Pour autant faut-il dédaigner ces vieux dinosaures archaïques ? Non, absolument pas : ils demeurent les pionniers du jeu de société populaire, une première incursion du ludisme dans toutes les chaumières. Sans eux, il n’y aurait certainement pas de Cathala ni de Rosenberg aujourd’hui.

En 2016, il apparaît néanmoins difficile d’encourager son entourage à se procurer des copies modernes de ces antiquités, tant elles ont brillé par leur immobilisme. De toute façon, pour être honnête, Hasbro et consort n’ont pas besoin de vous pour en écouler des palettes… Et pourtant, je reste intimement persuadé que ces objet de consommation de masse ont plutôt un effet pervers sur le client, qui sera déçu de ne retrouver ni le plaisir ni l’émerveillement qui l’animaient enfant.

Tout ce que nous pouvons faire à notre échelle c’est partager notre passion. Faire redécouvrir aux membres de nos familles et à nos amis, petits et grands, les joies de lancer des dés, tirer des cartes, et peut-être pour les plus téméraires placer ses premiers meeples, tout en s’amusant et se chamaillant dans la joie et la bonne humeur. Élargir leurs horizons et lire de nouveau dans leurs yeux l’excitation et la surprise qui vous caractérisait il y a vingt ans, devant cette armoire immense, un après-midi d’hiver en famille.

 

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